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Minck Transat aller du lundi 11 janvier au jeudi 12 février 2009
Equipage : herve Lopez, Jacques Vidil .
Dimanche 11 janvier au jeudi 15 janvier
L?avitaillement du bateau s?étant fait quelques jours avant le départ sous une tempête de neige à Marseille, nous ne serons pas surpris d?avoir des conditions météorologiques particulières. Obligé de déneiger le bateau pour embarquer les vivres, pire que l?histoire de la sardine qui bouchait le port !
A notre grande surprise, le même bord nous conduit de Marseille au Cap de la Nao, la pointe est sud est de l?Espagne Soit trois cent cinquante mille du départ à la moyenne de 7 n?uds, belle performance sur une si longue distance.
Tribord amure avec des vents portants de 10 à 30 n?uds tout a été essayé, un ris, deux ris tout le génois ou bien roule, et bien sûr le spi avec un super cocotier dans la houle et un bras de spi parti à la mer dans la fatigue et la bataille. Le dimanche soir après avoir quitte la vue des calanques on apercevait les contres forts des Pyrénées tout blancs. Tout le lundi la montagne couverte de neige défilait. Dans le bateau veste de quart, bonnet et gants sont de rigueur, tout est froid les matelas les cloisons l?eau des caisses. Les repas de boîte sont vites expédiés. A deux le quart revient toutes les trois heures c?est la course pour trouver un bon rythme de sommeil. Il faut déjà compter une heure consacrée aux habillages et déshabillages. Le reste du temps passe vite. Le ventre noué par le stress du départ, les mouvements du bateau souvent a neuf n?uds, le froid tenace, à chaque occasion, on se dépêche de trouver un peu de chaleur avec la polaire au fond du duvet Quels chocs pour l?organisme, le mouvement, le froid, les efforts, le changement de sommeil et de régime alimentaire, faut qu?il soit solide?
Très vite après le de vent du Cap de la Nao et une heure de moteur on remet à la voile, toujours sur le même bord avec du vent de nord ouest pour faire 500 mille a la voile pratiquement d?une traite à une bonne moyenne. A ces allures, du travers au vent arrière le bateau et les cires sont restés sec. Nous sommes surpris trois jours après avoir quitte Marseille de voir déjà la Sierra Nevada couverte de son manteau hivernal. Navigation à la voile exceptionnelle en Méditerranée.
Au Cap de Gata que nous démarrons le moteur pour entrer dans la mer d?Alboran contre un vent faible et plus de vent. Les derniers 150 milles pour Gibraltar se fond au moteur.
Ce jeudi 15 janvier à 19h00 la Pointe Europa se trouve par le travers tribord. Pub de Gibraltar atteint à 21h00 les jambes molles la tête vide mais contents.
Effets de la crise sans doute, il me semble que le trafic maritime a beaucoup baissé par rapport aux trois dernières années où j?ai suivi ces routes, par contre il y a beaucoup plus de bateaux, gaziers, pétrolières, portes conteneurs au mouillage. Escale d?un jour, lavage des vêtements, vivres, petites ballades dans un Gilbraltar en plein boom immobilier?
Samedi 17 janvier
Malgré une bonne douche chaude, réglable quel bonheur, dans Sheppart Marina, et deux jours de nuits franches, bien du mal à ouvrir les yeux ce matin.
Super prévision météo pour nous avec tout de même un avis de force 7 de SW pour Alboran et Palos juste derrière nous. Je ne vois pas comment nous on pourrait avoir du NE ?
On est de suite à la voile au travers, avec du vent de NO. Cette fois on est parti quand on a été prêts vers 9h00. Pas après une longue réflexion au petit jour voire la nuit pour attraper un hypothétique courant sortant. Chaque fois que j?ai essayé de respecter les heures de marée, j?ai bataillé pour finir collé à la côte dans les turbulences. Ca tombe bien un autre voilier vers le milieu du détroit fait jeu égal avec nous. Pour ne pas me faire de venter par la Pointe Carnero je vais vers le milieu du détroit. Le vent se renforçant le bateau accélère et gagne le courant à 3 puis 4 n?uds. Pendant que l?autre bateau revient au nord vers Tarifa semble-t-il se mettre à l?abri du courant. Le vent adonne et nous permet de spier, ignorer le courant et faire route à bonne vitesse vers le Cap Spartel que nous passons vers 16h00. Objectif Santa Cruz de La Palma à quelques 750 mille. Ensuite le vent molli et fini par refuser il faut s?aider au moteur.
Dimanche 18 janvier
Deuxième dimanche en mer, le voyage s?installe dans la durée. Au moteur depuis ce matin sur une très grosse houle d?ouest. Il fait beau, il commence même à faire bon. C?est surtout le côté bâbord du bateau au sud qui se réchauffe. Pour mon côté tribord il faudra attendre encore un peu. Par contre comme on est toujours tribord amure, depuis le départ de Marseille, dans ma couchette je suis appuyé sur la cloison centrale, plus confortable que Jacques qui se trouve sur la coque, courbe donc et coincé sous les équipés. Le sens du confort sur un bateau penché qui bouge tient à peu de chose.
Lundi 19 janvier
Avec ce voyage un rêve se réalise. Depuis hier au moteur, l?insonorisation peu poussée fait partie des aléas de la construction, rendant cette navigation peu plaisante. 4h30 mis à la voile, toujours une très grosse houle d?ouest sur laquelle on tire maintenant des bords dans le petit temps. 7h00 remis au moteur contre un vent faible et variable. 12h00 remis à la voile. La météo prévoyait du vent de NW modéré, on a eu toute la journée du vent SW faible, avec des turbulences qui nous envoyaient plein sud. La galère jusqu?au soir ou le ciel s?éclaircit et le vent adonne. Que d?efforts et d?attentes pour être là cela ne justifie pas une récompense ? Pourquoi faut-il des contrariétés dans les rêves ?
Mardi 20 janvier
9h30 affalé la grand voile déjà au troisième ris depuis le milieu de la nuit, et mis en fuite dans la mer très forte du NW qui roule sur la houle du N.
12h00 repris la route sous foc seul à 6 ou 7 n?uds, toujours 30 ou 35 n?uds de vent, pas de quoi émettre un avis de mauvais temps, mais des conditions très sévères de mer. Au début le vent plus sud que prévu nous empêche de faire la route, mais il adonne. Finalement on va passer prés de 24h00 sous foc seul plus ou moins déroulé à une moyenne de 7 n?uds avec un bateau sûr et man?uvrant.
Pour la première fois je passais une bonne parie du mauvais temps dans le bateau, seul ou en famille je reste dehors. Là Jacques se débrouille, c?est aussi son métier. Dans ma couchette au chaud, j?étais impressionné par les bruits sur la coque. Lorsqu?elle retombe brutalement après une grosse vague. Les chocs de l?eau sur le bordé, les ruissellements, les déferlements de l?eau sur le roof ou dans le cockpit. A deux occasions l?eau s?est engagée sous la capote et sous le panneau de descente pour dégringoler dans le carré. Ambiance humide, le ciel reste couvert renforçant cette impression. C?est sur le pont où je me sens le mieux, cherchant le meilleur dosage de génois pour envoyer le bateau surfer cette houle gigantesque (le NAVTEX donnait pour la zone un avis de grosse houle 5 à 6m ce qui signifie que certaines vagues peuvent atteindre 10m) et prennant plaisir à la barre pour dévaler ces collines d?eau.
Les habitudes de vie sont prises au rythme des quarts. Jacques fait le repas de midi, moi le soir. Le jour on barre, pour le plaisir, aller plus vite économiser le pilote et le courant. La nuit celui de quart est en ciré, prés à intervenir, éveillé sinon il somnole avec une minuterie réglée à 10 ou 12 minutes un délais raisonnable pour faire un tour de veille et éviter un bateau en route de collision. Ainsi il me semble que j?ai pris un bon rythme de sommeil, par contre l?appétit ne suit pas et je me force un peu à manger, surtout boire chaud, en particulier les nuits encore froides. Pour les besoins naturels le seau est accroché à la filière, libre de s?installer dehors ou dedans, mais dans ce cas penser à aérer. La question de la propreté et des odeurs des toilettes est radicalement résolue. L?impression de rien faire, pourtant les journées filent.
Mardi 21 janvier
Remis la grand voile au deuxième ris ce matin à 6h00. Le vent est NNW à 20 n?uds, la mer s?est un peu calmée, la houle du N est toujours là. Nous sommes maintenant 30° de latitude N, le ciel change d?aspect, de grandes taches de ciel bleu, des grains qui courent à l?horizon, des cumulus, un avant goût des Alizés. Un océan comme qui me plaît. On a repris une bonne vitesse, 7 à 8 n?uds, travers ou grand largue, tribord amure comme d?hab. Un rêve qui se réalise, et aussi pleins de souvenirs des traversées précédentes qui reviennent. L?après midi le vent molli et Hubert mon routeur, m?annonce peu de vent pour demain l?arrivée à Santa Cruz.
Jeudi 22 janvier
Quatre heures du matin, Les lumières de Ténérife, pourtant assez loin sur bâbord, sont maintenant bien visibles, le quart précédent on apercevait juste les lueurs. Même après ces quelques jours de mer c?est bon d?accrocher son regard à cette humanité. Déjà loin la version nautique « Into le wild » de ces derniers jours.
Reste 82 milles jusqu?à Santa Cruz. Le vent molli, on met le spi, puis ça refuse on avance 4 ou 5 n?uds. Là ça repart 6 n?uds, j?espère avec la proximité des îles trouver des couloirs de vent. Le jour s?est levé sur une mer calme mais houleuse avec un ciel clair et des nuages qui couronnent Arécife à gauche, Gomera et La Palma devant nous. Le paysage est vraiment grandiose avec le Pico de Teide enneigé en forme de téton qui culmine à 3718m.
L?hiver semble résolument derrière nous. Devant superbe La Palma avec ses versants escarpés où s?accrochent de petits nuages blancs. Encore une quinzaine de mille le port.
Et puis à un mille de la jetée, toujours tribord amure, la surprise. Un gros thon de 8 ou 10kg se fait prendre à la traîne qui ne donnait rien depuis Marseille à 1500 mille. Nous prenons ce don de la mer pour un heureux présage pour la suite du voyage.
Dimanche 25 janvier
Départ de Santa Cruz deux semaines jour pour jour après Marseille. Une grosse boule dans le ventre. Ces îles étant très hautes il faut bien réfléchir pour ne pas se mettre sous leur vent. La météo prévoyant du Nord Est, je décide de partir par le Nord pour rester au vent, quitte à tirer quelques bords au début pour être sûr de faire route à la voile. Il y a peu de vent et effectivement nous tirons des bords pour passer la côte nord de l?île. Parvenu là nous tirons encore des bords dans un vent faible et une grosse houle pour gagner dans le sud. Nous passons ainsi la journée à faire un demi-tour de La Palma et admirer ses cotes volcaniques, ses serres de bananiers et sa flore qui défilent lentement. Tazacorte le port de la cote ouest se présentant en fin de journée nous faisons relâche. Quelque par soulagé comme le condamné à qui on retarde sa peine, une quatrième bonne nuit devant nous.
Lundi 26 janvier
9h00 Départ de Tazacorte, très beau temps houle de NW fait une heure de route au moteur pour commencer à voir la mer se rider. On met les voiles et le vent démarre NW 10 nds puis N, c?est parti au 240 vers le premier way point donné par Hubert pour aller au sud de l?Anticyclone qui sévit jusque là. La Désirade c?est au 260, donc 20° de notre route à 2994?. On se trouve dans des conditions météorologiques très perturbées puisque l?anticyclone dit des « Açores » s?étend jusqu?aux Canaries. Les modèles de prévisions météorologiques rencontrent rarement ces situations, d?ou la difficulté de les comprendre. Ne pouvant faire route directe vers les Antilles, comme ce fut le cas pour un convoyage en 1991, nous nous sommes mis d?accord avec Hubert pour aller vers des points de passage plus au sud. D?une manière générale, plus on va vers le sud plus on a des chances de trouver l?Alizé au risque de rallonger la route de plusieurs jours.
Dans l?après-midi on se dégage de l?île qui disparaît dans les nuages, pour toucher enfin le vent annoncé NE 15nds. Génois tangoné premiers départs au surf.
Mardi 27 janvier
04h15 Passé le premier point tournant donné par Hubert, pas très loin celui là, sans doute pour nous encourager à faire le Petit Poucet. Au petit jour le vent mollit tellement que je me demande si on est pas en train de plonger dans la pétole. On change d?amure pour faire du sud, on retrouve du vent et on sort le spi. Ca dure une 1/2 heure, très difficile de le garder avec une très grosse houle du Nord et le levé du soleil qui renforce le vent. Après ca mollit mais on reprend la route vers le way point suivant à 355?.
Mercredi 28 janvier
Deuxième nuit en mer de la traversée. Un cap de franchi, plein de sommeil avec de bonnes conditions mto, vent NE 10-15nds mer agitée mais la houle est tombée permettant de laisser faire le pilote, mais Jacques a barré ¾ heure sous un grain pour aller plus vite. Contacté Hubert pour donner notre mto encore différente de ce que nous attendions. Il nous prévoit de l?Alizé frais à partir du 30, et conseille de gagner le sud, on ne sait plus trop qui parle le savant qui suit les modèles ou l?intuitif voileux. Donc toute la nuit bâbord amure SSW, ce matin empannage pour revenir WSW.
IL commence à faire doux, on peut se laver dans le bateau sans avoir trop froid, mais le ciel est toujours couvert, très peu de soleil. On marche à la voile ça bouge mais c?est super.
Enfin le soleil, j?en profite pour aller me laver dehors avec le seau, pas celui des chiottes, l?autre qui a servi pour laver le petit thon pêché ce matin.
Très intrigué par une mouette qui volait au-dessus du bateau avant de se poser pour nous regarder passer. Je la croyais apprivoisée quand j?ai compris qu?elle était intéressée par la ligne de pêche qu?elle observait très attentivement, en volant ou en nageant.
Jeudi 29 janvier
Finalement les repères de hier concernant les routes ne sont plus valables. Depuis le départ on est dans le petit temps à la pêche au vent. Sans doute à la latitude des îles du Cap Vert soit environs 700? plus sud, l?Alizé est-il établi.
Sur ma carte « Route du Rhum », son vrai nom, j?ai gardé deux routes précédentes. Un convoyage dans les années 90 qui s?est fait en route directe toujours ventée, presque à la même période. Le voyage avec Radia et Ianis en 99 départ fin novembre des Canaries. Cette fois déjà Hubert m?avait conseillé d?aller très sud un certain point B (20°N ; 30°W) car l?Alizé se présentait mal comme cette année. De la même manière il y avait eu un phénomène mto très violent en France. En 99 dans le Nord, cette année dans le sud ouest. Ces deux années ont donc des similitudes.
Notre objectif est donc devenu ce fameux point B évoqué en 99 qui se trouve dans le 232° à 378? plus de deux jours de route, avant d?espérer obliquer vers les Antilles. De là il restera 1788? soit plus de 11 ou 12 jours de route. Devant l?immensité et l?inconnu j?ai besoin de me donner des repères et des bornes.
Pêché la première dorade coryphéne ce matin, toujours pas vu de poissons volants même si on en trouve des petits sur le pont le matin.
Vendredi 30 janvier
Cette fois on a vraiment l?impression d?avoir trouvé la zone de l?Alizé. Le ciel s ?éclaircit souvent avec un soleil très dur, beaucoup de cumulo-nibus, et beaucoup de grains. Deux petites dorades coryphènes pour ce midi et Jacques a vu des poissons volants. Le vent est toujours faible la journée mais on a tout de même fait 171? les dernières 24h00 avec des passages de grains. Réussi à spier une petite heure avant l?arrivée d?un grain, plus pluie que vent d?ailleurs mais dans le doute j?ai affalé. Il y a maintenant trop de grains partout autour pour risquer de le mettre, on roule et on se traîne sous grand voile et génois tangonné.
Plus tard dans la nuit, sous génois seul une forme de fuite, sur la route à 6,5nds avec le pilote. Cette journée on aura tout fait, du moteur, du spi, un ris deux ris plus de grand voile. Certain l?appellent l?autoroute des Alizés. On a essuyé une série de grains avec beaucoup de pluie et le vent qui montait d?un cran à chaque fois. On a du avoir 30-35 NE, stabilisé maintenant 25-30nds. Sous grand voile arisée c?est délicat avec le pilote, d?où le choix du génois un peu plus déroulé.
Samedi 31 janvier
Ciel couvert ce matin, avec très grosse houle de NO, on se revoit trois jours en arrière. Trouvé le bulletin mto sur RFI, des Bermudes aux côtes d?Afrique il y a du vent fort partout sur l?Atlantique, finalement on s?estime heureux de faire notre route. Grosse vague de chaleur en Australie, vraiment une année pas ordinaire. On se fait tout petit et on se consacre à faire avancer le bateau toujours au-dessus de 6nds de moyenne. Finalement en restant tribord amure, le bord gagnant depuis Marseille, on passe 60? au dessus du point B. Ayant trouvé le vent je ne vois plus d?intérêt à tirer des bords qui portent au sud. Le prochain objectif C (18°N ; 40°W) au compas c?est plein ouest, enfin la route de la Guadeloupe. Fait 800? de Tazacortes et reste 1800? pour la Désirade, donc déjà 200? de plus que la route directe. C?est vraiment un long voyage.
Dimanche 1er février
Ils ont jailli de l?océan, face à l?Alizé, pour s?appuyer quelques instants sur leurs ailes avant de plonger dans la vague suivante. Les poissons volants ou exocets sont là. De grandes étendues de ciel bleu, un soleil très chaud, quart en short veste légère, lunettes casquettes dès le matin, des cumulus turgescents et beaucoup de grains. Nous sommes sous les Alizés ou Trade Wind plus pragmatique des anglais. Autoroute des Antilles version agitée avec passages de grains violents de vent et de pluie. Sous pilote cette nuit avec trois ris, ce matin deux, là on s?essaye à un ris et foc tangonné.
Trois semaines après le départ de Marseille ca me paraît très loin, et l?arrivée à 11 ou 12 jours tout aussi loin. C?est un engagement total, consacré à faire marcher le bateau, le quart, les man?uvres, entretien surveillance, dormir, manger un minimum d?hygiène dans une coque qui est tout le temps ballotée. Côté « sportif engagé » consciemment ou pas, soucis d?une belle moyenne, d?une performance, ou simplement envie d?arriver au plus vite ? C?est quelque part par là que je me réalise. Je me demande comment font les coureurs seuls ou à deux. Pas encore fini un roman comencé avant les Canaries ! Jacques a pêché une très grosse dorade coryphène ce matin mesurée 1,24m. Elle me paraissait aussi grosse que lui cette image m?a marquée, je voyais bien qu?il ne voulait pas lâcher, entre temps j?avais perdu la flêche envoyé avec le fusil harpon, et je me demandais comment ça aller finir. Mal pour elle. Régalade à midi avec la dorade frite à l?huile vinaigre et eau, chips vin blanc de La Palma. En dessert une orange succulente garantie bio comme tous les fruits et légumes de l?île, la vie de château. Ensuite Jacques nous a joué l?Alex « Into the wild » avec son élan, pour conserver la bête au sel. Le bateau a pris une forte odeur de marée, et dans la soirée avant d?avoir du poisson dans tous les fonds du bateau Jacques a remis à la mer ces énormes filets.
Lundi 2 février
Ciel couvert toute la matinée, 10 nds de vent d?Est, mais des rafales à 20 nds pour jouer avec le bateau. Pas trop bon pour la vitesse moyenne de 6,8nds depuis le départ de La Palma tout de même. Pas les grosses chaleurs, pantalon et petite veste jusqu?à midi où le soleil arrive enfin. Douche au seau parfum gaz oil ce coup là, suite au débordement d?un jerricane pourtant pas trop rempli. Le bateau glisse, Guadeloupe ou Martinique. Etant parti il y a sept ans de Martinique avec lui je souhaite y repasser. Pour la croisière avec Radia et les enfants qui va suivre, on préfère la Guadeloupe. Si ça continue à cette vitesse, je pourrais atterrir en Martinique, profiter de la Dominique avant de prendre tout le monde en Guadeloupe.
Mardi 3 février
Une autre nuit agitée, des molles et des grains qui montent à 30 nds, le bateau qui avance à 5 nds ou 9 nds suivant le cas, mais du roulis très fort tout le temps. Le quart de veille de nuit à bidouiller le pilote pour aller deux ou trois degrés à gauche ou à droite pour suivre les sautes de vent, se demander s?il faut passer au troisième ris. Sinon endormi dans le carré, la minuterie sur 15mn dans la poche, ouvrant les yeux et ne plus savoir dans quel bout de nuit on se trouve. Dans ma bannette depuis que j?ai mis mon matelas à moitié sur l?autre pour faire un creux, avec les boules quiez je dors super. Laissé tout ouvert hier soir, sabord du cockpit et porte de la cabine car il faisait chaud. Ce matin encore les grains se succèdent, qui a parlé d?autoroute.
Peu avant minuit, deux événements aussi improbables l?un que l?autre se produisent. Au neuvième jour de mer, au beau milieu de l?océan sans avoir vu aucun bateau depuis plusieurs jours, un gros pétrolier croise notre route quelques milles devant sans répondre à aucun signaux lumineux. Un gros poisson volant atterri au même moment dans le cockpit. Ferat-il le petit déjeuner de Jacques qui va prendre la relève? Passé une heure à la barre par gourmandise, les six heures de la journée ne suffisaient manifestement pas, 20 à 25 nds plein vent arrière au 2éme ris, le foc déroulé au maximum pour le tangon, pour faire de long surfs sur la houle plein cul.
Mercredi 4 février
Ciel bleu et grosse houle qui baisse doucement. Opération nettoyage du gaz oil, du coffre arrière tribord qui renvoie ses effluves en permanence au barreur. Le midi, coryphène chips dernière clémentine.
Jeudi 5 février
05h00 du matin. Depuis le début de mon quart je surveillais le vent en train de changer du NE au SE. La première idée c?est le passage d?un nuage ensuite les choses se remettent en place. Peu à peu je me retrouve à 30° de la route avec une houle SE. Sous l?effet conjugué du vent et de la mer le bateau se met à rouler comme un fou, à Marseille on dit « ca boulégue ». Le ciel étant très clair et les éléments semblant se mettre en place ainsi je décide d?empanner. Nous voilà maintenant bâbord amure, sur la route à 6,5nds le bateau appuyé par le vent, pas belle la vie !
Très belle journée avec beaucoup de soleil et le vent qu?il faut. Sorti le sextant, quel plaisir d?observer avec cet outil, que d?émotions en repensant à mes deux premières traversées sans GPS. Les résultats des calculs de l?observation ne sont pas à la hauteur des espoirs. Normal chaque fois il me faut un temps de réadaptation pour avoir des points cohérents.
Vendredi 6 février
Passé la nuit dernière au troisième ris, surbaissé à ma demande, un bout de foc tangonné, me demandant si ce ne serait pas mieux avec seulement le foc en fuite grand largue. En route sur un bord portant trop au sud, j?hésitais à affaler ou empanner avec 30 à35 nds de vent, une mer forte alors que le bateau naviguait correctement, je laissais faire jusqu?au matin sans trop dormir, le soucis, les mouvements. Dans l?après-midi le vent mollit et il fait grand beau permettant d?affaler la grand voile pour resserrer les coulisseaux. La troisième fois depuis le début du voyage. Une liste de petits travaux est en cours pour l?arrivée. Finalement la vitesse se maintien à 6,5 nds ce qui nous donnerait encore 5,5 jours.
Il fait chaud, ca roule toujours un peu mais plus la peine de mettre les pieds sur les cloisons pour écrire. 15h00 De nouveau l?heure du quart, c?est encore pas aujourd?hui que je vais trouver le temps de faire de la navigation astronomique .
Samedi 7 février
Trouvé la chaleur. Grand soleil et peu de nuages à midi. Longitude 16°26N latitude 48°47W les tropiques. Crème solaire, casquette lunettes. Et puis le vent mollit, envoyé le spi il faut se relaye toutes les demi-heures à la barre, tant pis pour le bain la sieste. Par contre je suis revenu sur ma méthode de calcul et fait de nouvelles observations qui sont bonnes, ouf ! Comme d?habitude maintenant j?ai mangé à la barre surveillant de prés le pilote sur une mer toujours forte ou très agitée. Au menu salade de poids chiches avec du thon en boîte et de l?ail, les dorades ne voulant pas se faire prendre. Le temps file à vouloir faire avancer un bateau dans un Alizé qui se met aux abonnés absents. Nuit au moteur?
Dimanche 8 février
6h00 l?Alizé est de retour, NE très faible mais il se met en place à 10-15 nds et c?est parti grand largue pour des pointes à 8 nds.
Cinquième dimanche en mer, le jour du départ, la sortie du détroit de Gibraltar, le Tour de La Palma, les premiers poissons volants avec la pêche de la grosse dorade coryphène. J?ouvre les yeux ébahi d?un gamin devant une grosse friandise, pensant aux dimanches où la famille a un peu envie d?autre chose. L?intoxication n?est pas contagieuse, ni héréditaire.
De 15h00 à 21h00 sous spi 10 à 15 nds puis mollissant, relayés à la barre toutes les heures. Tangonné le génois pour la nuit, la vitesse tombe de 7 à 5 nds le bateause mettant à rouler. Une autre nuit tranquille, glissant sur la longue houle de l?Atlantique par pleine lune.
Lundi 9 février
Changé de destination cette nuit, surtout dans ma tête, à cette distance les îles étant sur un arc de cercle ca ne fait aucune différence. Revenu à ma première idée de passer d?abord par Le Marin en Martinique. Là je pense trouver du petit matériel pour mon accastillage qui a travaillé. Re-changé le soir car Radia a trouvé un retour de Fort de France qui me permettra donc de passer au Marin.
Du vent du soleil, un beau ciel et une dorade coryphène pour midi.
Mardi 10 février
Du vent du soleil, un poisson sans doute très gros car il a emporté la moitié du rapalla de Jacques en cassant des hameçons.
Pris du temps pour observer le soleil, droite de hauteur le matin, méridienne, droite de hauteur l?après midi, la complète. Très heureux de trouver une méthode qui fonctionne avec des outils disparates, éphémérides nautiques simplifiés du « Bloc Marine », calculette basique et les bonnes vieilles tables de Bataille pour l?azimut. Mis l?ordinateur en route pour visualiser la position avec max sea, et ainsi contrôler avec un deuxième GPS. Toujours surpris par la secousse sur les batteries en branchant cet appareil.
A Santa Cruz on a rencontré un français qui prenait une année sabatique sur un Pogo 40, en quelque sorte la Ferrari du 40?. Avec ma « Peugeot » j?ouvrais de grands yeux d?envie et d?interrogation devant cette réalisation technique et le potentiel disponible. Aucune carte papier à bord. Deux ordinateurs équipés de cartes électroniques faisant office. Ca m?a rappelé l?exposition universelle de Séville en 1994, commémorant les 500 ans de la découverte du nouveau monde par Christophe Colom. Au bout de deux ou trois jours dans l?exposition je constatais qu?il n?existait aucun plan papier, de fait les sols étaient propres contrairement aux expositions de mes souvenirs d?enfance. Toutes les informations se trouvaient sur des bornes informatiques généreusement réparties. Je voyais là un grand virage pour l?humanité, mais pour ma part j?ai pas fait tout le virage. J?ai un ordinateur avec une cartographie qui me sert en secours en cas de situation difficile, arrivée de nuit dans un port comme c?était le cas pour Gibraltar. Le plus souvent le GPS et la carte suffisent économisant matériel et courant. Mais au fond je crois que je reste de la génération du papier et je prends du plaisir à toucher à lire et écrire sur mes cartes. Pour ce voyage le routier du Service Hydrographique s?appelle « La route du rhum », que de rêves déjà !C?est une projection oblique qui visualise tout l?Atlantique nord. Comme j?ai conservé mes anciennes routes, ce n?est pas simplement une carte, mais une relique. Pour le tracé quotidien de la route, j?utilise des cartes blanches projections de Mercator qui ont une échelle adaptée. Seuls les parallèles sont renseignés on nome les méridiens au fur et à mesure de la progression, sur une route E-O on peut « traverser » la carte plusieurs fois. Pour moi ca fait partie des plaisirs du voyage, encore comme je le conçois aujourd?hui. Avec un Pogo 40 qui peut marcher 12 ou 15 nds, demandant beaucoup d?efforts physiques, obligeant à faire de bonnes prédictions de route car il va rarement droit au but, pour des questions d?efficacité on peut comprendre que l?outil informatique s?impose. Comme ce fut le cas pour nous dans notre métier de marin du commerce avec l?arrivée des NGV. J?étais donc admiratif du propriétaire de ce bateau qui a fait des sauts technologiques que j?hésite à faire, sans parler du grand écart financier.
Mercredi 11 février
Depuis seize jours on voit la mer et le ciel sous toutes leurs formes, collines d?eau, déferlantes moutons, nuages qui se font et se défont, des nuits étoilées d?autres moins, des poissons volants,des oiseaux. Maintenant que la terre est proche, La Désirade se trouve à 85?, on est très impatient de voir autre chose, trouver un signe de la terre de l?humanité. Tous les récits parlent d?oiseaux, nouveaux ou plus nombreux, de nuages? De 9h00 à 12h00 j?avais les yeux grands ouverts sur la houle monstrueuse qui nous accompagnait depuis le matin dans une succession de grains qui obstruent tout l?horizon. Rien de nouveau. Depuis hier cependant sur les ondes moyennes avec la radio on commence à capter des émissions en espagnol et en anglais signes d?une arrivée quelque part de l?autre côté, peut-être ce soir la FM.
21h00 le ciel s?est éclairci, l?horizon aussi, on est juste en limite de portée du feu de la Désirade et rien toujours rien. Pourtant depuis 18h00 la houle s?est creusée, déferlante dangereuse par moments, ce qui correspond à notre position avec des fonds qui sont remontés de 5000m à 1000m sur ces trois dernières heures de route.
Juste eu le temps d?apercevoir sur le devant de Minck une série de grosses sphères noires qui flottaient, avant que le bateau ne les cogne, sans doute des marques de pêche.
21h45 l?éclat du phare de la Desirade me traverse l??il secouant tout le corps d?une décharge électrique. Viennent ensuite les feux de l?île bien plus nombreux que je l?imaginais, le feu de Petite Terre sur bâbord et les lumières de Grande Terre, et de Basse Terre.
Jeudi 12 février
3h50 mouillé à Gosier, petite île qui touche la Guadeloupe, un calme irréel.
Le lock qui affichait 28? au départ de Marseille indique maintenant 4285?.
Le Pogo 40 parti 24h00 après nous de La Palma, arrive 12h00 après nous en Guadeloupe. Nous sommes donc très fiers de notre traversée à la vitesse de 6,6 nds.
Herve Lopez
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